Ce mardi 8 juin, les journalistes nous montrent combien la liberté d’expression est une question qui les préoccupe, mais également que cette notion se révèle être une variable (très) changeante.
Alors qu’on pensait les positions franches et tranchées, voilà que le baromètre de la liberté d’expression vacille, s’enflamme, et part complètement en cacahuète.
L’histoire, le scandale Porte en est à l’origine. Didier Porte, journaliste humoriste officiant à France Inter depuis 10 ans (et depuis 4 ans en quotidienne), et possédant une chronique tous les jeudis à 8 heures moins 5, fait l’objet d’une cabale.
Jeudi 20 mai, le sieur Porte a prononcé les mots “J’encule Sarkozy” à plusieurs reprises, ce qui lui a valu un entretien avec son patron, Philippe Val, qui s’est déjà illustré depuis qu’il dirige la radio publique par des décisions pour le moins étranges (l’homme est un ami de la première dame, ce qui ne sous entend rien, mais constitue un fait qui mérite d’être porté à la connaissance des gens). Aujourd’hui, Didier Porte risque d’être licencié de France Inter, et de perdre au passage ses chroniques quotidiennes au Fou du Roi de Stéphane Bern.
Philippe Val reproche en effet à l’humoriste l’emploi du mot “encule”, terme qui ne conviendrait pas d’être dit à cette heure de grande écoute, que les enfants chastes risquent d’entendre, et qui risquent d’en être choqués. Transformés à vie. Val n’avance aucunement le fait que Sarkozy soit l’objet de cet acte répréhensible dans certains Etats américains.
On pourrait objecter au directeur que ce n’est pas la première fois que des mots grossiers sont prononcés au cours de cette tranche horaire, et qu’ils n’ont jusqu’alors jamais fait l’objet de tant d’attention, ou encore que l’on pouvait lire d’autres de ces mots dans Charlie Hebdo et qu’un enfant pouvait les lire aussi, ou encore que la tranche matinale a réservé bien des fois des horreurs à entendre dont personne n’a trouvé légitime de relever le caractère choquant ou dégradant pour des gens dotés d’un cerveau.
L’argument, recevable, s’avère bancal et ne résiste pas bien à sa remise en contexte. Sans préciser, fallacieusement il est vrai, qu’un enfant de 8 ans n’a besoin de personne pour connaître ce genre de mots.
Et puis, jeudi soir, soit 2 semaines après les faits en question, l’équipe de la matinale de France Inter, composée notamment de Nicolas Demorand, Bernard Guetta et Thomas Legrand, d’éminents journalistes aux cheveux grisonnants pour les 2 derniers, est invitée sur le plateau de Michel Denisot, le grand journal (Nicolas Demorand a annoncé son intention de ne pas continuer d'animer la matinale).
On y diffuse la vidéo en question, montrant Didier Porte en pleine action, et on demande leur avis aux invités. S’ensuit alors de la part des 3 journalistes un véritable choeur d’indignation choquée, outrée, conspuant les propos de leur collègue et leur collègue au passage.
On reproche souvent aux journalistes et à ceux de la matinale d’Inter en particulier leur corporatisme prompt en toutes circonstances à défendre l’un des leurs contre l’indéfendable. Et là, on s’offusquerait du contraire ?
C’est à dire que ces journalistes ont chacun à leur façon détruit un collègue absent, lui plantant dans le dos un poignad de lâcheté sous couvert de correction et de déontologie.
Demorand, rarement fort avec les faibles mais souvent faible avec les forts, a expliqué que cette chronique de Didier Porte n’était pas drôle et que ce n’était pas comme ça qu’il aimait la radio (en gros).
Bernard Guetta, europhile convaincu et objectif à l’occasion, a enfoncé le clou(ou le poignard en l’occurrence), jugeant "
inconcevable" le verbe de son comparse.
Thomas Legrand, qui s’imagine grand analyste de l’action politique (il est l’auteur du petit livre "ce n’est rien qu’un président qui nous fait perdre du temps", au demeurant intéressant mais qui apparaît particulièrement perché) et de la pensée critique (Cf. l’article de rue89) a porté le dernier coup.
Du moins le pensait-on.
Car le journaliste Legrand s’est ensuite répandu sur le site Rue89. Il raconte comment il s’est senti piégé par Didier Porte et démontre que celui-ci a franchit les limites. Les limites de la liberté d’expression ? Legrand affirme qu’il ne sait pas où placent ces limites mais assure tout de même que Didier Porte les a franchies. Et cette chronique était de plus, et c’est un comble, pas drôle, ajoute t-il.
Alors, Thomas Legrand semble définir à la fois ce qui est drôle et ce qui ne l’est pas, ce qui peut être dit et ce qui ne peut pas l’être. Sans toutefois oser l’argument de l’enfant qui entendrait le mot “encule” comme quelque chose d’impardonnable à la radio. Ouf. La liberté d’expression ne vaut que si elle est drôle selon les termes définis par la bienpensance donc.
Attendez, c’est pas fini.
Non, parce qu’il faut relever que Rue89 publie un article violent à l’encontre d’un journaliste.
Cet article, ce "témoignage" de Thomas Legrand. Et Pascal Riché, rédacteur en chef de Rue89, en fait la promotion sur sa page Facebok (Cf. image). Or, quelques semaines auparavant, le même Pascal Riché s’est fendu d’un commentaire particulièrement déroutant à l’encontre de Didier Porte, depuis son compte Twitter : "
Qu’on vire Didier Porte, pas drôle et insupportablement autocentré ! #F-inter".
Où se situe la morale dans le journaliste qui jubile de voir ses rêves exaucés et utilise son journal pour y parvenir ? Non que Rue89 n’aie pas le droit de diffuser une chronique subjective à charge contre une personne peu estimée par son rédacteur en chef, mais que ce rédacteur en chef n’utilise pas la puissance publique de sa parole pour dire des saloperies sur les autres, dont il peut par la suite être amené à parler, en tout bien tout honneur bien entendu. Ca laisse comme un goût âpre dans la bouche. Ici n'est pas remise en cause la légitimité de publier quoi que ce soit, ou de penser quoi que ce soit à propos de qui que ce soit, mais il s'agit bien de la légitimité d'un patron de presse de publier sur son site journalistique un papier qui n'a rien d'un article de journaliste, mais tout d'un billet d'humeur de blog, et qui corrobore parfaitement la pensée de son patron. Lorsque Colombani ou Fotorino font l'éloge du gouvernement, on leur tombe dessus, ici, le problème est le même.

C’est un renversement. Et ce n’est pas terminé.
Que penser en effet du site lemonde.fr qui, toujours sur le sujet de la liberté d’expression, expose la lutte que se livrent les partisants d’un Internet libre et ceux d’un contrôle de ce dernier à des fins policières, en qualifiant les protagonistes antagonistes
d’Opaques et de transparents, avec toute l’imagerie que ces termes véhiculent aujourd’hui et sans revenir sur ces conotations ?
Dépolitiser le débat grâce à la puissance de frappe de sa parole pour éviter d’aborder et de faire face aux frais enjeux, cela s’appelle mentir. Et c’est mal.
Et encore, que penser d’une entreprise qui produit des chiffres et des conclusions indubitablement fausses et invérifiables, sur la base d’extrapolations hors la réalité pour faire passer un message ? Pourquoi ces journalistes, si prompts à juger et à rétablir l’ordre juste d’une expression libérée mais pas trop ne s’accaparent pas d’un tel sujet ?
Numerama le fait, mais la pressque quotidienne nationale s’en garde bien. Pour quelle raison ?
Enfin, il est amusant de constater la véhémence de la défense de Philippe Val qui se fait attaquer vis-à-vis de Charlie Hebdo et de la parution des caricatures de Mahomet, et de la comparer au cas de Brice Hortefeux.
Alors, humour ou racisme ? Ou se situe le curseur ?
A bon entendeur...
PS : Ce billet ne sous entend aucun complot contre Porte ou qui que ce soit. Il relate simplement des faits qui s’imbriquent les uns dans les autres, et met en lumière la façon bizarre qu’ont les gens de presse de faire la morale et de ne jamais suivre leurs propres conseils.
Enfin, il serait de bon ton que les penseurs de l'actualité opèrent une distinction entre grossièreté et vulgarité, dans leur débat sur la liberté d'expression. Encule, c'est grossier, "
Karachi, c'est la douleur des victimes, des trucs comme ça", c'est vulgaire.